A LA UNESENEGAL

Edouard Mendy: « MON SEUL OBJECTIF, C’EST D’ÊTRE MEILLEUR QUE LA VEILLE »

 

Les grands moments appartiennent souvent aux grands hommes et Édouard Mendy a démontré le proverbe qui dit : « abuk manjako dika fur ». Merci infiniment cousin, t’as encore une fois démontré que t’es le meilleur gardien de but de la planète. Faut-il rappeler à la planète entière que le meilleur gardien de but du monde est sénégalais et il s’appelle Édouard Mendy ? La CAF doit lui rendre son Ballon d’Or par respect aux mérites et aux honneurs renchérit le journaliste Chérif Sadio suite à la brillante prestation d’Edou.

 

Enfin voici l’intégralité de l’interview qu’il a accordé au magazine Onze mondial.

 

 

À deux doigts de tout annuler. Après un changement de dernière minute dans le planning transmis par Thomas Tuchel, Edouard Mendy est contraint de réduire le temps initialement prévu pour notre rencontre. Dans l’impossibilité de réaliser un contenu à la hauteur du meilleur gardien du monde, nous proposons le report de l’interview. Homme de valeur et de principes, « Edou » trouve une alternative et décale le rendez-vous au lendemain. 24 heures plus tard, le portier passé par le Stade de Reims et le Stade Rennais nous ouvre (grand) la porte de sa demeure. À l’aise durant l’entretien, le tout frais champion d’Afrique régale par ses anecdotes et étonne par ses prises de position. Interview avec une machine à trophées.

 

 

Voici quelques extraits de notre interview de Edouard Mendy. L’intégralité de cet interview de 12 pages est à retrouver dans le magazine n°348 de Onze Mondial disponible en kiosque et sur notre eshop depuis le 3 mars.

 

« Devenir le premier gardien africain à remporter un tel trophée et le deuxième footballeur africain distingué de manière individuelle, c’est une énorme fierté ! »

 

Afrique

 

« Ce titre de champion d’Afrique change, bien évidemment, ma vie. Remporter ce trophée a été quelque chose d’historique. On est les premiers à ramener cette Coupe au Sénégal. Surtout quand on voit la fierté de nos familles, de tous les Sénégalais, du Président de la République et de nos entourages. Encore une fois, oui, ce titre va changer ma vie à tout jamais. Voir toutes ces scènes de liesse dans les rues, ça procure une immense joie. Pendant un mois, toute l’Afrique a vécu au rythme de cette CAN. Soulever cette Coupe, c’est valorisant, surtout que nous, en tant que joueurs, on sait qu’on procure de grandes émotions aux gens qui nous soutiennent. On avait une grande responsabilité.

 

 

Lorsqu’on est footballeur, on est à la recherche de ça, de ce pouvoir de faire vibrer les gens, de rassembler tout un peuple pour une même cause. C’est bonifiant pour soi-même de vivre un truc pareil. Oui, j’ai dit que remporter la CAN était plus fort que de gagner la Ligue des Champions (sourire). Certains ne sont pas d’accord avec moi. Mais déjà, cette phrase est un ressenti, donc personne ne peut interpréter mon ressenti à ma place. De deux, j’ai gagné la CAN et la Coupe d’Europe, donc je peux parler, je peux dire qu’il y a une différence. Quand je dis que la CAN m’a donné 10 fois plus de frissons, c’est mon ressenti. C’est vraiment ce qu’il s’est passé. Après, quand on a gagné la Ligue des Champions, nous étions en période de Covid. On n’a pas fait de parade, pas fait de communion avec les supporters, donc ça joue aussi. Et quand on voit ce qu’il s’est passé à Dakar après la CAN, je peux dire que c’est 10 fois plus fort ! »

 

 

Best

 

 

« Être nommé meilleur gardien du monde, c’est une fierté pour moi, une fierté pour ma famille, une fierté pour mon club, mais aussi pour mon Sénégal et mon Afrique. Quand on sait que le dernier Africain à avoir remporté une distinction individuelle attribuée par la FIFA se nomme George Weah, ça montre que ce trophée est historique.

 

 

Devenir le premier gardien africain à remporter un tel trophée et le deuxième footballeur africain distingué de manière individuelle, c’est une énorme fierté ! Si je pense être le meilleur gardien du monde ? (Il coupe) Moi, je travaille pour atteindre le meilleur niveau possible, pour être la meilleure version de moi-même, pour être celui qui va aider son équipe à gagner des matchs, en club comme en sélection. Dire si je suis le meilleur gardien du monde ou pas, c’est plus les gens autour qui ont ce regard. Moi, en tant que gardien de Chelsea et du Sénégal, mon seul objectif, c’est d’être meilleur que la veille. »

 

 

Chelsea

 

 

« Un truc choquant à Chelsea ? Ici, tout est décuplé ! Je venais de Rennes, et en France, Rennes est déjà un top club. Quand tu arrives à Chelsea, tu penses que ça va se rapprocher de ce que tu as vu en Bretagne, mais en mieux. Finalement non, c’est encore une autre planète. On a 10 kinés, à Rennes, on en avait trois – quatre maximum. On se déplace toujours avec deux ou trois cars, les équipes qui nous accompagnent sont composées de 20 personnes. Tout est décuplé, la performance du joueur est maximisée. Quand tu arrives et que tu découvres tout ça, tu es vraiment impressionné. »

 

 

 

Déception

 

 

« Ma plus grosse déception… je vais te donner la plus récente : la CAN 2019. Déjà, je me trouvais dans une période compliquée, car j’étais en instance de départ avec mon club, j’espérais jouer plus haut. En même temps, il y avait cette Coupe d’Afrique. Durant cette compétition, je me casse le doigt, on perd la finale. Ça faisait beaucoup en si peu de temps. À la fin de ce mois-là, je me suis dit : « Tout a été dans le mauvais sens pour moi ». J’ai éprouvé de gros regrets et j’étais énormément déçu. C’était très compliqué à encaisser. »

 

 

Exemple

 

« À mon poste, j’aime beaucoup Petr Cech, bien sûr. J’apprécie aussi Van der Sar. Je pense également à Tony Silva, que j’ai découvert à la Coupe du Monde 2002. Cette compétition m’a vraiment donné envie de porter les couleurs du Sénégal. En tant que joueur, je suis obligé de citer Cristiano Ronaldo. C’est un exemple de travail et de professionnalisme. En dehors du foot, j’aime beaucoup Omar Sy, j’aime son parcours de vie. Quand tu vois d’où il est parti et où il se trouve maintenant, c’est beau. »

 

 

Foot amateur 

 

« J’ai plein de souvenirs qui me rappellent les joies du foot amateur (il éclate de rires). Je vais te raconter une belle grosse galère (il réfléchit longuement). Je jouais aux Municipaux (C.S.S.M. Le Havre, ndlr), et on avait match dans l’Eure, à une heure et demie de route. Ce jour-là, j’étais malade, je ne pouvais pas jouer, j’étais vraiment KO ! Le coup d’envoi était à 10 heures du matin, du coup, le départ était prévu à 6h30. La veille du match, j’avais prévenu le coach qu’il ne fallait pas compter sur moi, que je ne pouvais pas faire le déplacement (il coupe). Tu connais le foot amateur, tu n’as souvent qu’un seul gardien.

 

 

L’équipe comptait vraiment sur moi. Le coach vient tout de même en bas de chez moi en allant au stade, il essaie de m’appeler plusieurs fois et je ne réponds pas car j’étais malade. Au bout d’un moment, il a envoyé les autres joueurs chez moi. Et là, tous les joueurs étaient en bas de mon bâtiment à m’appeler et à toquer sur mon volet comme j’habitais au rez-de-chaussée. Il criait : « Edou, on a besoin de toi, on est en galère ! ». Finalement, je suis sorti, j’ai été avec eux et on a gagné (sourire). J’étais dans le mal pendant tout le match. J’avais 15 ou 16 ans. C’était le bordel, car j’étais le seul gardien, j’étais obligé de jouer, sinon, le coach aurait mis un joueur de champ dans les buts. »

 

 « Mon parcours peut être inspirant, car j’ai fait face à beaucoup d’échecs. »

 

Gardien

 

« Ce poste est particulier, tu peux être très vite encensé quand tout se passe bien. Par contre, quand tu enchaînes trois/quatre matchs moyens, on te remet rapidement en question, on peut te descendre. C’est la particularité du poste, c’est la particularité du football, mais c’est vrai qu’à notre poste, c’est encore plus couperet parce qu’un seul peut jouer. On est en concurrence avec deux ou trois autres gardiens, donc il faut toujours donner le meilleur de soi-même à l’entraînement et en match. Il faut afficher un haut niveau de performance. Le poste de gardien est vraiment à part.

 

 

Les gens disent souvent qu’il faut être fou pour être gardien. Mais ça, c’est un peu à l’ancienne. On peut le voir, il y a des gardiens très posés qui sont aussi très performants. Je pense notamment à Lloris, ce n’est pas un gardien qui va gueuler partout. Mais c’est quand même le capitaine de l’équipe de France et de Tottenham depuis de nombreuses années. C’est un exemple qui montre qu’on peut ne pas être super expressif, mais être tout de même un vrai leader naturel. Hugo Lloris est la meilleure des réponses à ce cliché. »

 

 

Hobbies

 

« En dehors du foot, j’aime passer du temps avec ma famille, j’aime profiter de mes enfants. Dès que je suis libre, je joue avec eux. J’aime aussi jouer à la console quand je peux. Pendant la CAN au Cameroun, j’avais du temps, j’en ai bien profité (sourire). J’aime beaucoup voyager aussi. Quand j’ai des vacances, je me rends dans des pays que je n’ai pas eu la chance de connaître. Avec le foot, on voyage beaucoup. C’est une chance. Sinon, je n’ai pas de kiff particulier, un truc qui sort de l’ordinaire. Je suis très simple, je ne vais pas te dire que j’aime la pêche ou quoi que ce soit. Même du jet-ski, je n’en fais pas (sourire). Comme je suis un grand voyageur, j’aime profiter et découvrir les coutumes des pays en question. Par exemple, un diner dans le désert, c’est sympa et différent. »

 

Inspirant

 

 

« Mon parcours peut être inspirant, car j’ai fait face à beaucoup d’échecs. J’étais dans une situation hyper compliquée, comme beaucoup de jeunes aujourd’hui, issus du football ou non. Beaucoup peuvent se retrouver dans mon parcours. J’ai connu beaucoup d’échecs dans ma vie, mais j’ai continué à m’accrocher. Comment transformer l’échec en réussite ? On le transforme en étant bien entouré déjà. Ensuite en étant motivé et sûr de soi. Enfin, en voulant être meilleur que les autres. Moi, c’était ma force : je n’ai jamais compté mes heures de travail. Je m’entraînais deux ou trois fois par jour. À un moment donné, vous pouvez faire la différence grâce à ça. Et dès que vous avez l’opportunité, il faut la saisir et ne jamais la lâcher. »

 

 

Jeunesse

 

 

« Je vais te raconter une connerie que j’ai pu faire, même si j’en ai fait beaucoup (rires). Déjà, il faut savoir que j’étais un peu foufou quand j’étais jeune. Un jour, je voulais monter dans un arbre et je suis resté coincé. Tout le quartier m’a vu et est venu me voir pour me secourir. Tout le monde me regardait et disait : « Edou est bloqué ». Ils sont allés chercher mon père, et là, mon père arrive et les gens lui disent : « Il faut appeler les pompiers ». Mon père a répondu : « Personne ne va appeler les pompiers », il est ensuite allé dans sa cave, il est revenu avec un marteau et un burin.

 

Et là, il a commencé à achever l’arbre. Au fur et à mesure qu’il mettait des coups, je sentais son regard dire : « Attends que je te chope ». Tout le monde disait : « Il est en train de casser l’arbre ». Je te promets, il a atomisé l’arbre et a réussi me sortir de là. Quand je suis rentré à la maison, j’ai passé un sale moment. Petit, je n’étais pas difficile à gérer, mais j’étais speed, je n’avais peur de rien, je faisais des trucs de ouf. Franchement, j’étais vraiment foufou.

 

 

Kérosène

 

 

« Mon moteur, c’est ma famille et mes enfants. Quand je les regarde, j’espère qu’ils se diront plus tard : « Papa a réalisé de vraies choses », lorsqu’ils seront en âge de comprendre. Je veux que ça les motive à leur tour et qu’ils sachent qu’ils ont une responsabilité : être les meilleurs dans ce qu’ils font. En plus de ma famille et mes enfants, je veux ajouter aussi tous ceux qui ont compté sur moi à un moment, car ils ne sont pas beaucoup. Quand ça va bien, vous avez beaucoup de gens autour de vous. Mais quand ça ne va pas, vous n’avez personne. À un certain moment de ma vie, je n’ai pu compter que sur quelques personnes, qui se comptent sur les doigts d’une main. Je pense à ces personnes quand je rentre sur le terrain. Je fais tout pour continuer à les rendre fières. »

 

 

Le Havre

 

 

« Quand tu me dis Le Havre, je pense à mon quartier, je pense à comment j’ai grandi, au club de mon quartier composé de mecs avec qui j’ai grandi et des grands de chez moi qui l’ont repris. Quand je reviens dans mon quartier, j’ai l’impression qu’on n’a pas bougé, on est toujours les mêmes. Sauf que maintenant, on a des responsabilités. Quand je vois les grands de mon quartier et les jeunes de mon âge qui s’occupent du club et qui le font très, très bien, ça me touche. Ils ne font pas seulement des entraînements, leur rôle est beaucoup plus important : ils inculquent des valeurs aux jeunes du quartier et du club. La plus belle valeur que je garde de mon quartier, c’est le partage. On n’avait rien mais on partageait tout ensemble. On est restés soudés, nos familles sont toujours soudées. On sait tout partager. »

 

 « J’aurais kiffé être le gardien numéro un de l’OM, mais devant moi, il y avait Steve Mandanda, Yohann Pelé et Florian Escales »

 

 

« Cette polémique autour de mon nom a été compliquée à vivre. Oui, on est tous Mendy, mais moi, c’est Edouard. Et les autres ont leur propre prénom et leur propre vie. C’est quelque chose qui est très mal passée, car les accusations étaient très graves, dans certains cas, les problèmes liés étaient importants. Donc que des médias aussi importants associent mon image à ces histoires, c’est plus que problématique. Ne serait-ce que pour ma famille, c’était compliqué à vivre les premiers jours. Ensuite, ils ont mis ça de côté pour que ça m’atteigne le moins possible. Mais comme je l’ai dit à mes proches : en aucun cas, on ne va tomber dans la victimisation. Il y a eu de grosses erreurs, on a tous le droit à l’erreur. Mais quand l’erreur est multipliée, multipliée, multipliée, ce n’est plus une erreur. C’est impardonnable et condamnable. Il fallait que je parle.

 

C’est ce que j’ai fait. L’erreur a été médiatique, ma réponse a été médiatique. On aurait aussi pu parler de Sadio Mané. Selon moi, il n’a rien à envier aux meilleurs joueurs du monde. Aujourd’hui, il y a des joueurs qui surperforment en Europe comme Lewandowski, Mbappé, Benzema. Après, vous avez des joueurs comme Sadio (Mané), Mohamed Salah qui sont très, très proches d’eux, si ce n’est avec eux. Il est vrai que la saison dernière, par rapport à ses standards, il a mis moins de buts et délivré moins de passes décisives, mais on parle quand même d’une saison relativement correcte. Il a tellement habitué les gens à de hauts standards que certains pensaient qu’il avait fait une mauvaise saison. C’est pour dire à quel point il avait mis la barre haut. Le voir rayonner à la CAN comme il l’a fait, le voir rayonner à Liverpool comme il est en train de le faire, ça montre qu’il est au top niveau. »

 

 

 

Niveau

 

 

« À l’heure actuelle, je pense que je suis au niveau que je voulais atteindre. C’est-à-dire être très performant avec ma sélection, être très performant avec mon club et gagner des titres. À partir de là, on peut juger le niveau de performance de chacun. Personnellement, je sais que je suis performant. Maintenant, je sais que je continue à progresser, ne serait-ce qu’entre cette année et la saison dernière, je me sens encore meilleur. Je ne me sens pas encore à mon maximum. J’ai toujours cette envie de progresser et de vouloir aller de l’avant, c’est ce qui va me pousser encore plus haut. Je ne sais pas si dans 30 ans, on parlera encore de moi comme d’un grand gardien.

 

 

Mais je pense que déjà, le fait d’écrire l’histoire de mon pays, de gagner des trophées avec Chelsea que le club n’avait jamais gagnés comme la Coupe du Monde des Clubs, ça fait partie de ce que tous les footballeurs recherchent. C’est-à-dire écrire son histoire, écrire l’histoire d’un club ou d’un pays. Moi, j’ai la chance d’avoir écrit avec mes coéquipiers l’une des plus belles pages sportives de l’histoire de mon pays. J’ai pu gagner un trophée avec Chelsea que le club n’avait jamais encore eu. Donc toutes ces choses font que vous écrivez un peu plus l’histoire. Et que vous écrivez encore un peu plus l’histoire du foot. C’est dans ce sens-là que j’avance. Après, est-ce qu’on parlera encore de moi dans 30 ans ? Je ne sais pas. En tout cas, je ferai tout pour être le meilleur en club et en sélection jusqu’à la fin. »

 

 

OM

 

« Si je dois te raconter un moment marquant de mon passage à l’OM, c’est lorsque je parle avec les joueurs et qu’ils me disent… (Il coupe). En fait, j’étais venu pour la CFA, et dès que je suis arrivé, j’ai disputé un match amical avec la CFA et ça s’est bien passé. Du coup, ils ont dit « pourquoi pas », et je suis monté avec les pros. Ça s’est super bien passé. Dès la fin de l’entraînement, les joueurs sont venus me parler pour me dire : « Tu viens d’où ? », « Félicitations, t’es pas mal ». Et là, quand tu leur réponds que tu n’as pas de club, certains n’y croient pas, d’autres sont choqués, d’autres disent : « Mais comment c’est possible ? ». Je me rappelle que des gars comme Abdelaziz Barrada ou Lassana Diarra, passé par Le Havre et qui connait de nombreux grands de mon quartier, étaient hyper surpris. Tout comme Steve Mandanda.

 

 

C’était assez surréaliste pour moi, sachant que j’étais sans club. Et je me retrouvais à m’entraîner avec des joueurs qui jouent la Coupe d’Europe, que je regarde tous les week-ends à la télé et qui te disent : « Ce n’est pas normal que tu sois sans club, ils ont intérêt de te faire signer ici ». Et là, tu te dis : « C’est un truc de fou ce que je vis ». Sachant que j’étais un kiffeur de l’OM étant petit. J’aurais kiffé être le gardien numéro un de l’OM, mais devant moi, il y avait Steve Mandanda, Yohann Pelé et Florian Escales qui était l’espoir du club à ce poste. Même si j’avais dans mon rêve le plus fou cette pensée-là, la réalité était autre, c’était bouché de chez bouché de chez bouché, il n’y avait aucune voie pour y arriver. Est-ce que je pourrais devenir le gardien de l’OM dans quatre ou cinq ans ? (Il éclate de rires) On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, en tout cas, je me concentre sur Chelsea et j’ai encore de belles choses à faire ici, si Dieu le veut. »

 

 

Parents

 

« Mes parents vivent tout ce qui passe autour de moi avec beaucoup de fierté mais aussi beaucoup de détachement. Ma famille a été hyper importante dans les épreuves que j’ai pu passer. Toute cette émulation autour de moi, tout cet emballement, ils prennent ça avec beaucoup de distance. Ils savent qu’il n’y avait personne, il y a cinq ans. Ils sont heureux, ils sont fiers, ils sont aussi très, très regardants. Ils font attention à ce que je fais et à mon entourage. Après la CAN, ma mère m’a dit : « Mais qu’est-ce que tu n’as pas gagné ? Tu peux arrêter tranquille maintenant ! ».

 

 

Et moi, je lui ai dit : « Non, justement, tu as vu comment c’est bien, tu as vu comment c’est bon, tu as vu comment c’est fort ! Je veux tout faire pour revivre ça ». Après, dans ma situation, on peut aussi s’oublier, se prendre pour un autre, mais j’ai la chance d’avoir un entourage très solide et très humble. Ce sont des choses qui m’aident à garder les pieds sur terre et à ne pas me prendre pour un autre. Ça me permet de continuer à vouloir être le meilleur chaque jour. »

 

« Si l’Africain est sous-côté, je ne sais pas, en tout cas, on donne la meilleure réponse sur le terrain »

 

Question

 

« (Il réfléchit longuement) Si j’étais journaliste, je poserais la question suivante à Edouard Mendy : « Comment tu te vois après le foot ? ». Je répondrais : « C’est une très bonne question (rires). Et j’ai beaucoup d’idées ! ». J’ai envie de continuer dans le foot mais pas en tant que coach, sous une forme différente. J’ai aussi envie de développer des projets qui vont aider les gens au Sénégal et renforcer ce que je peux faire dans ma ville. »

 

 

 

Racisme

 

« Ma solution miracle pour combattre le racisme ? Ce serait d’apprendre aux plus jeunes que la différence est une force, qu’on n’a peut-être pas la même couleur de peau mais qu’on a tous un coeur, un cerveau, deux bras, deux jambes, qu’on est tous les mêmes, qu’on a des qualités, des défauts. J’aimerais bien qu’on apprenne ça à tous les enfants dans le monde parce que personne ne naît raciste. C’est juste la peur de la différence qui fait ça, ce sont des gens mal intentionnés qui leur inculquent ça. Personne ne naît raciste, donc je prendrais le problème à la racine, en tout cas, j’essayerais. Je pense qu’il y a un grand pas à réaliser au niveau de l’éducation pour faire évoluer les mentalités.

 

 

Si demain, je suis victime de racisme sur un terrain, je ne suis pas capable de te dire quelle serait ma réaction. Aujourd’hui, ce que je peux te dire, c’est que je comprends tout à fait les joueurs qui sortent du terrain, parce qu’on est certes des joueurs de foot, mais on est des humains avant tout, on a des émotions. Si l’arbitre ne fait pas son travail, il faut réussir des actions fortes. Sortir du terrain est une action forte. Donc je comprends les joueurs qui sortent du terrain. Si j’étais victime de racisme, sortir du terrain, c’est quelque chose qui pourrait m’arriver. Mais ça, ce sont des décisions qu’on ne doit pas laisser aux joueurs, les joueurs doivent être entourés et accompagnés par rapport à ça.

 

Les instances du foot devraient établir un cadre par rapport à toutes les conséquences des chants racistes. Et immédiatement, sans attendre deux ou trois jours et la commission. Il faut sanctionner directement pendant le match avec des mesures fortes ! Il faut une action sur le moment qui montre qu’on ne laisse plus rien passer. Il ne faut pas laisser les joueurs pris en otage, en les poussant à prendre les décisions eux-mêmes ou en leur demandant de prendre sur eux parce qu’on est en 2022, ce n’est plus normal. Être un symbole de la lutte contre le racisme ? Je ne suis pas d’accord avec le mot symbole, on est tous acteurs à notre niveau.

 

 

On doit tous apporter notre pierre à l’édifice : des instances du football, aux arbitres, aux coachs, en passant par les footballeurs. On est tous acteurs de ce qu’il va se passer demain. Le symbole, ce serait que le monde du football réalise qu’aujourd’hui, il y a des comportements inacceptables sur et en dehors d’un terrain. Les générations évoluent, mais il y a des choses qui restent tout de même ancrées. Et ces choses ne doivent plus exister. »

 

 

Sous-coté

 

« Est-ce que le joueur africain est sous-coté ? Moi, je dis qu’après la Coupe d’Afrique qu’on vient de vivre, si certains sous-estiment encore le football africain, c’est qu’ils n’ont rien compris. Certains joueurs ont montré énormément de talent durant cette CAN. Ils ont fait mentir les gens qui avaient des a priori sur notre football et notre niveau. Quand on voit Sadio Mané et Mohamed Salah au plus haut niveau, il faut respecter. Quand on voit des joueurs comme Achraf Hakimi, et j’en passe, performer en club et en sélection, on se rend compte que le footballeur africain fait partie des meilleurs.

 

 

Et quand vous faites partie des meilleurs, vous êtes dans la cour des grands, et la cour des grands, c’est gagner des titres, jouer régulièrement des finales. Et dans toutes les finales que tu peux voir, il y a toujours des Africains (sourire). Si l’Africain est sous-côté, je ne sais pas, en tout cas, on donne la meilleure réponse sur le terrain. Si je m’appelais Mendyninho et si j’étais Brésilien, est-ce que je serais plus haut ? (Il éclate de rires) Je ne me suis jamais posé cette question parce que je ne veux pas avoir ce complexe d’infériorité. Et surtout, quand on est sur le terrain, c’est le terrain qui parle.

 

 

Aujourd’hui, un joueur comme Drogba, c’est une légende à Chelsea, il est Ivoirien et a mis des buts partout dans le monde. Quand on parle de Drogba, on ne parle pas de « sous-coté ». On parle d’un attaquant qui a fait fermer des bouches si elles étaient ouvertes et qui a fait l’unanimité. Samuel Eto’o, ça a été la même chose. C’est ce genre de pointure qui font que, pour nous aujourd’hui, c’est peut-être plus simple qu’il y 20 ou 30 ans. Ils nous ont ouvert des portes. C’est encore à nous aujourd’hui d’être les meilleurs pour continuer à simplifier la vie de ceux qui arrivent. »

 

Tuchel

 

« Thomas Tuchel est un coach qui donne tout pour son équipe, qui fait vraiment attention à son groupe. Quand tout va bien, il le dit, quand ça ne va pas, il le dit aussi, avec la même franchise. C’est important d’avancer comme ça et d’avoir cette mentalité. On a très bien compris le fonctionnement du coach. Il est arrivé avec sa philosophie, ses idées, ça a tout de suite matché. On a pu le voir avec les résultats, les trophées remportés et les finales disputées. Ça a été un vrai bon feeling entre le groupe et le manager. Il faut tout faire pour entretenir ça, pourvu que ça dure. »

 

«  Le facteur X de ma carrière, c’était lorsque ma compagne et moi attendions notre premier enfant. »

 

Uniforme

 

« Ne pas avoir connu une formation « uniforme », comme tous les autres, mais plutôt un parcours différent semé d’embuches, est une force. Être passé par tous ces échecs, avoir connu des moments difficiles, ne pas avoir été formaté comme les autres, ça m’a renforcé, ça m’a rendu mature plus rapidement. Du coup, j’arrive à encaisser beaucoup mieux que certains quand ça se passe mal. Je positive plus vite que les autres. »

 

Vitesse

 

« C’est vrai que j’ai remporté de nombreux trophées à une vitesse incroyable. Mais tu sais, c’est quelque chose qu’on ne gère pas. Il faut juste rapidement switcher. Par exemple, après la Coupe d’Afrique remportée, j’avais la finale de la Coupe du Monde des Clubs quatre jours après. Si j’avais voulu apprécier le moment, je n’aurais peut-être pas joué cette finale et je me serais peut-être privé d’un trophée. La clé, c’est qu’on ne pense pas, qu’on ne gère pas, qu’on ne savoure pas comme il faut. Il y aura un temps pour savourer, ça, c’est sûr. Mais aujourd’hui, on peut juste apprécier le moment présent puis se remettre tout de suite sur les rails car on sait qu’il y a d’autres grosses échéances à venir, d’autres finales à jouer. Et c’est ça qui vous pousse à rester concentré. »

 

Winner

 

« Gagner, quand on est footballeur, c’est le meilleur sentiment ! Gagner un match, gagner un duel, gagner un trophée, la sensation de remporter quelque chose, d’avoir quelque chose que l’autre n’a pas, c’est ultra-motivant. Et tant que je jouerai au foot, je serai animé par ça. Ce n’est pas parce que j’ai gagné beaucoup de trophées cette année que ça va s’arrêter. Je vais toujours avoir cette mentalité-là. En tout cas, je fais tout pour. On verra ce que ça donnera. Après avoir soulevé un trophée, on se sent puissant. On a ce sentiment de…. (il coupe). On gagne des trophées qui ne sont pas donnés à tout le monde. On a la chance de jouer des finales. Certains joueurs font des carrières sans goûter à une finale. Nous, on a la chance d’en jouer plusieurs. Donc oui, il y a ce sentiment de force qui prédomine et qui est plaisant. »

 

X-factor

 

« Le facteur X de ma carrière, c’était lorsque ma compagne et moi attendions notre premier enfant. Ça a été vraiment l’élément déclencheur. Avant la grossesse de ma compagne, j’étais déjà animé par cette envie de réussir. Mais à partir du moment où j’ai appris qu’elle était enceinte et que j’étais toujours au chômage, sans club, c’est devenu une obligation de réussir. Il ne fallait pas que je déçoive ma compagne, il ne fallait pas que je déçoive ma famille, et surtout, il ne fallait pas que je déçoive mon fils. Je ne voulais pas qu’il se dise : « Mon père aurait pu être quelqu’un ». Je voulais qu’il se dise : « Mon père, c’est quelqu’un, il a fait des belles choses, il a fait de grandes choses et moi aussi, je ferai de grandes choses ». Je suis un papa qui joue et qui rigole avec ses enfants, mais qui leur fait comprendre d’un regard qu’ils doivent marcher droit. »

 

Ying et yang

 

« Les deux forces opposées et complémentaires d’Edouard, je dirais le calme et le caractère. Je sais être calme, rester apaisé et tranquille avec ceux que j’aime, mais aussi dans le vestiaire. Et quand on arrive sur le terrain, c’est le caractère qui parle. C’est l’envie de gagner, l’envie d’être décisif pour son équipe, l’envie de ne pas encaisser de but, et surtout, l’envie de soulever des trophées. »

 

Zoom

 

« J’aimerais faire un zoom sur un sujet qui me tient à coeur : l’encadrement des jeunes après un renvoi d’un centre de formation. Après avoir été renvoyé d’un centre de formation, le jeune se sent, la plupart du temps, nul, il se sent seul, c’est pour ça que j’insiste dessus. J’ai envie de parler de cet accompagnement nécessaire. Il commence à se développer maintenant, mais tout ça n’existait pas en mon temps. Cet accompagnement peut permettre à certains jeunes de relever la tête, repartir du bon pied, et pourquoi pas, essayer de réintégrer un autre centre de formation ou d’emprunter un chemin différent pour arriver au drapeau final.

 

Il faut aussi montrer qu’il n’y a pas que le foot, on peut s’en sortir autrement s’il le faut. Je sais que d’anciens pros qui ont connu cette situation – renvoyés de centre de formation et qui ont tout de même fini professionnels – oeuvrent pour ça. Et quand je parle d’accompagnement, je ne parle pas que d’accompagnement footballistique. Celui qui se sent nul et qui se sent seul, il voit le monde s’arrêter. On parle de foot, de scolarité, de vie sociale, certains ont du mal à se relever. C’est pour ça qu’il est nécessaire d’avoir des structures ou des organismes qui puissent accompagner ces jeunes, leur redonner un élan dans tous les sens du terme et dans tous les domaines. »

 

 

La phrase qui représente Edouard Mendy

 

 

 

« (Il réfléchit longuement) Ce sont des paroles d’une musique. Je vais te citer du Ninho, sur le son « Toutes les couleurs ». Il dit : « Je crois que l’ancien a raison, il n’y a rien de mieux que la santé. (…) Il paraît que l’oseille rapporte des problèmes, il paraît que la misère est moins pénible au soleil ». La première phrase, ça me rappelle ce que mon père me répétait quand je n’avais pas de club. Il me disait : « Mon fils, tu as la santé, ça va aller, continue à travailler, continue à bosser, ça va venir ». La deuxième phrase me fait penser à notre milieu, notre monde, quand tu commences à gagner de l’argent, les gens commencent à graviter autour de toi. La dernière phrase me fait penser à mes voyages au pays. Quand je vais au Sénégal, je vois les gens joyeux alors qu’ils n’ont rien. C’est marquant. Quand il dit ça, je pense à ça. Ces trois phrases sont tellement parlantes. »

 

La note d’Edouard Mendy pour son interview

 

« Je ne me suis pas trouvé mauvais (rires). Je me mets un petit 8 sur 10. »

 

 

Pour résumer

À deux doigts de tout annuler. Après un changement de dernière minute dans le planning transmis par Thomas Tuchel, Edouard Mendy est contraint de réduire le temps initialement prévu pour notre rencontre. Dans l’impossibilité de réaliser un contenu à la hauteur du meilleur gardien du monde, nous proposons le report de l’interview. Homme de valeur et de principes, « Edou » trouve une alternative et décale le rendez-vous au lendemain. 24 heures plus tard, le portier passé par le Stade de Reims et le Stade Rennais nous ouvre (grand) la porte de sa demeure. À l’aise durant l’entretien, le tout frais champion d’Afrique régale par ses anecdotes et étonne par ses prises de position. Interview avec une machine à trophées.

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